Le 14 Mars 1815, soit il y a 191 ans aujourd’hui, le maréchal Ney pris une décision capitale, qui lui coûtera la vie : La proclamation de Lons Le Saulnier. Cette proclamation exprime le ralliement de Ney à Napoléon, de retour de l'île d'Elbe. Voici le texte de la proclamation :
Officiers, sous-officiers et soldats,
La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie légitime, que la nation française a adoptée, va remonter sur le trône. C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le parti de s'expatrier encore ou qu'elle consente à vivre au milieu de nous, que nous importe ? La cause sacrée de la liberté et de notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont trompés. Cette gloire est le fruit de trop nobles travaux pour que nous puissions jamais en perdre le souvenir.
Soldats ! Les temps ne sont plus où l'on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits. La liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste Empereur, va l'affermir à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la nôtre et celle de tous les Français ! Que tous les braves que j'ai l'honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité !
Soldats, je vous ai souvent menés à la victoire. Maintenant, je veux vous conduire à cette phalange immortelle que l'empereur Napoléon conduit à Paris et qui y sera sous peu de jours ; et là notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. Vive l'Empereur !
Mais revenons un peu sur les causes de cette décision historique :
Et tout d’abord le contexte : Napoléon de retour de l’île d’Elbe, a débarqué à Golf Juan le 1er Mars 1815. Ney avait, à ce moment là, déclaré à Louis XVIII, qu’il 'le ramènerait dans une cage de fer'. Un mot qui avait beaucoup amusé les salons parisiens, à l’époque, et auquel Louis XVIII avait répondu : "Nous ne lui en demandions pas tant".
C'est à Lons-le-Saunier (près d’Auxerre), où il arrive le 12 mars en début de matinée (accompagné de Bourmont), que Ney éprouve pour la première fois le trouble qui allait le conduire à la proclamation du 14.
Installé à l'auberge de la Pomme d'or, il y reçoit un commerçant de Lyon, Boulongue, qui a vu Napoléon entrer dans la ville, et lui amène la proclamation de Golfe Juan de Napoléon datée du 1er Mars. Pour rappel la voici :
SOLDATS !
NOUS n'avons pas été vaincus: deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur !
CEUX que nous avons vus, pendant vingt-cinq ans, parcourir toute l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères, en maudissant notre belle France, prétendraient-ils commander et enchaîner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les
regards! souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux, qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens, qu'ils calomnient notre gloire ? Si leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir de ces immortelles journées! Avec quel acharnement ils les dénaturent! Et s'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur le champ de bataille !
SOLDATS ! dans mon exil j'ai entendu votre voix ! je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls ! votre général appelé au trône par le choix du peuple, et élevé sur le pavois, vous est rendu, venez le rejoindre !
ARRACHEZ, ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant vingt-cinq ans servirent de ralliement à tous les ennemis de la France ! Arborez cette cocarde tricolore ! vous la portiez dans nos grandes journées.
NOUS devons oublier que nous avons été les maîtres des nations ! mais nous ne devons point souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires !
QUI prétendrait être le maître chez nous ? Qui en aurait le pouvoir ? Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iena, à Friedland, à Tuledan, à Eckmühl, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à la Moskowa, à Lutzen, à Wurchen et à Montmirail. Pensez-vous que cette poignée de Français si arrogants puisse en soutenir la vue ?
Ils retourneront d'où ils viennent, et là, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné pendant dix-neuf ans.
VOS BIENS, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants, n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers nous ont imposés. Ils sont les ennemis de notre gloire, puisque le récit de tant d'actions héroïques qui ont illustré le peuple français, combattant contre eux pour se soustraire à leur joug, est leur condamnation.
LES VÉTÉRANS de sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest, de la Grande Armée sont humiliés. Leurs honorables cicatrices sont flétries. Leurs succès seraient des crimes:
ces braves seraient des rebelles si, comme le prétendent les ennemis du peuple, des souverains légitimes étaient au milieu des armées étrangères.
LES HONNEURS, les récompenses, les affections sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et nous.
SOLDATS, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef; son existence ne se compose que de la vôtre; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres; son intérêt, son honneur, sa gloire, ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera aux pas de charge; l'aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ; alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices; alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez fait: vous serez les libérateurs de la patrie.
DANS votre vieillesse, entourés et considérés de vos concitoyens qui vous entendront avec le respect raconter vos hauts faits, vous pourrez dire avec orgueil: Et moi aussi je faisais partie de cette Grande Armée qui est entrée deux fois dans les murs de Vienne, dans ceux de Rome, de Berlin, de Madrid, de Moscou; qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence
de l'ennemi y ont empreints.
HONNEUR à ces braves soldats, la gloire de la patrie ! Et honte éternelle aux Français criminels, dans quelque rang que la fortune les ait fait naître, qui combattirent vingt-cinq ans avec l'étranger pour déchirer le sein de la patrie.
Ney est ému par le texte qu'il ne connaissait pas encore (il est assez significatif que cette proclamation, imprimée dès le 2 mars comme on l'a vu, n'était pas connue au nord de Lyon 2 semaines après, du moins par Ney).
'On n'écrit plus comme cela ! Le Roi devrait écrire ainsi : c'est comme çà qu'on parle aux soldats et qu'on les émeut’. Mais il reste encore déterminé à arrêter l'Empereur.
C'est dans la nuit du 13 au 14 que Ney se trouve confronté le plus vivement au choix qui le dépasse alors :
Chalons, Mâcon, les villes du Rhône, de l'Ain sont passées à l'Empereur. Ney en est informé, il n'a plus de nouvelles depuis plusieurs jours du Roi et de Monsieur (Le comte d'Artois, frère de Louis XVIII, futur Chalres X) : on le laisse dans l'ignorance de ce qui se dit à Paris. Le soir du 13 mars, des premiers émissaires de Napoléon arrivent à Lons et sont reçus par Ney.
C'est aux premières lueurs du 14 mars que la décision de Ney est prise :
Les troupes dont il dispose (60ème et 70ème régiment de ligne, 8ème chasseur et 5ème dragons) ne sont pas sûres et sont inférieures en force aux troupes estimées de Napoléon (10.000 à 15.000 hommes lui a-t-on dit).
Les humiliations subies par les maréchaux et leurs épouses à la cour de Louis XVIII ont laissé des traces. La propre femme du Maréchal Ney, victime de railleries, rentrait souvent en pleurs.
Et puis, la population pousse l’artillerie royale dans les fossés, montrant ainsi un large soutient à son ex-Empereur.
Et bien sûr, il y a cette proclamation de Golfe Juan qui l'a tant ému.
On sait peu de choses sur ce que les émissaires de Napoléon (ou de l'entourage de Napoléon) dirent et apportèrent à Ney le soir du 13 mars (ils arrivèrent 'en bourgeois'). On dit qu'ils lui remirent une lettre de Bertrand et une lettre de Napoléon lui-même (Ney le prétendra à son procès).
La lettre de Napoléon aurait été celle-ci (il n'est pas sûr qu'elle soit du 13 mars, sans doute du 15) :
'Mon cousin, mon major général vous expédie l'ordre de marche. Je ne doute pas qu'au moment où vous aurez appris mon arrivée à Lyon, vous n'ayez fait reprendre à vos troupes le drapeau tricolore. Exécutez les ordres de Bertrand, et venez me rejoindre à Chalons. Je vous recevrai comme au lendemain de la bataille de la Moskowa.'. NDLR: l'Empereur appelait ses maréchaux 'mon cousin'.
Ney prétendra aussi, lors de son procès, avoir reçu de Napoléon l’assurance que les pays coalisés et notamment l’Autriche approuvaient son retour.
Sa décision est prise : il rédige sa proclamation (on a dit que cette proclamation était l'oeuvre de Napoléon, apportée par les émissaires dans la nuit du 13 au 14, et que Ney n'avait fait que la lire, ce qu'il prétendra d'ailleurs lors de son procès. On possède pourtant un exemplaire écrit de sa main. Est-ce juste une copie ou la version originale?). Il en remet une copie à Bourmont (qui se récrie sur la forme mais admet l'impossibilité de garantir la fidélité des troupes au roi).
C'est à l'Est de la ville, dans le pré des Mouilléres que les troupes sont rassemblées vers midi et demi. Ney y arrive avec son Etat-Major (dont Bourmont qui ne fera rien contre ce qui va suivre) et commence, très ému, à lire sa proclamation. Il est interrompu dès la première phrase 'La cause des Bourbons est à jamais perdue’. Tous les soldats crient 'Vive l'Empereur - A bas les écrevisses (pour évoquer les lys)' et arrachent leur cocarde blanche pour y substituer la cocarde tricolore.
Ney peut enfin terminer sa proclamation puis parcourir à pied chaque rang et y serrer les mains. Deux seules exceptions à cet enthousiasme : le comte de Grivel, commandant les gardes nationaux de Lons (qui brise son épée et crie 'vive le roi'), et le colonel Dubalen du 60ème de ligne qui demande l'autorisation de se retirer. D'autres défections dans l'entourage de Ney suivront (Levavasseur son aide de camp, les généraux Mermet, Jarry, Delort) qui resteront fidèles au roi. Ney, lui, avait fait son choix.
Le 18 mars, lors d’une entrevue à huit clos, il allait retrouver Napoléon à Auxerre.
Cette proclamation précipita la chute de Louis XVIII. Le 20 Mars, ce dernier quitte les Tuileries. Le 23 Mars, il quitte la France. Quand il remonta sur le trône après la défaite de Waterloo, il donna l’absolution à tous ceux qui se sont rallié à Napoléon après ce fameux 23 Mars.
Mais Ney, ainsi que La Bedoyere, Mouton Duvernet, Drouet D’Erlon, et Lefebvre Desnouettes (…) ont changé de camp avant cette fameuse date. Ils seront donc, plus tard, condamnés à mort.
Ney sera fusillé le 7 Décembre 1815 à 9h, place de l’Observatoire, à Paris.
Avec cette proclamation, "il s'est mis la corde au cou", pour reprendre un commentaire du Maréchal Davout.
Mais il a aussi et surtout probablement évité un bain de sang franco-français, et pour cela nous ne pouvons que lui rendre hommage.
NDLR: Un grand merci au dénommé 'muiron' du forum Napoléon1er.org, pour la plupart de ces riches informations.
NDLR2: Bourmont prétendra s'être opposé à tout, lors du procès de Ney.
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